Sur les traces du Courlis cendré et du Vanneau huppé dans la vallée du Drugeon 🪺
Dernière mise à jour : 24 août
Une saison de suivi au cœur des prairies humides du Haut-Doubs
Au printemps, dans les prairies humides de la vallée du Drugeon, deux silhouettes retiennent particulièrement l’attention : celle du Courlis cendré, reconnaissable à son long bec arqué, et celle du Vanneau huppé. Tous deux viennent encore se reproduire dans ces paysages ouverts du Haut-Doubs. Mais derrière leur présence se cache une réalité plus fragile. Nichant directement au sol, au cœur des prairies et des zones humides, ces deux espèces sont particulièrement exposées aux perturbations de leur habitat et aux différents aléas qui peuvent compromettre leur reproduction. En 2026, j’ai eu l’occasion de participer à leur suivi sur le site Natura 2000 « Vallées du Haut-Doubs et du Drugeon », dans le cadre d’une mission réalisée pour l’EPAGE Haut-Doubs Haute-Loue. L’objectif : localiser et suivre les couples nicheurs, rechercher les nids, évaluer le succès de leur reproduction et recueillir les données nécessaires à la mise en œuvre d’actions de conservation adaptées. Cette saison de terrain s’inscrit surtout dans une histoire beaucoup plus longue : les deux espèces sont suivies sur le territoire depuis 1994, avec un suivi annuel régulier depuis 2011. Plus de quinze années de données permettent aujourd’hui de prendre du recul sur l’évolution de ces populations et sur les enjeux liés à leur conservation. Je vous emmène dans les coulisses de cette mission, à la rencontre de deux oiseaux emblématiques des prairies humides du Drugeon et du travail nécessaire pour mieux les connaître et les préserver.
Au cœur du massif du Jura, à proximité de Frasne, la vallée du Drugeon dessine un paysage où l’eau occupe une place essentielle. Issue d’une vaste dépression d’origine glaciaire, elle abrite l’un des plus importants ensembles tourbeux de France, composé notamment de tourbières, de bas-marais et de prairies humides. Le Drugeon traverse cette large plaine au milieu d’une mosaïque de milieux naturels et agricoles. Prairies de fauche, pâtures, zones humides et petits cours d’eau composent un paysage ouvert particulièrement riche en biodiversité. L’hydrologie du territoire, avec des sols gorgés d’eau et une nappe phréatique proche de la surface, participe directement au maintien de ces habitats remarquables. Ces prairies constituent aussi des habitats privilégiés pour plusieurs oiseaux liés aux milieux ouverts. Riches en invertébrés, elles offrent à la fois des secteurs favorables à la nidification et des ressources alimentaires indispensables à l’élevage des jeunes. Parmi leurs habitants les plus emblématiques figurent deux limicoles : le Courlis cendré et le Vanneau huppé. Mais cet équilibre reste fragile. L’évolution des pratiques agricoles, la transformation et la fragmentation des habitats, la prédation ou encore le dérangement peuvent compromettre la reproduction de ces oiseaux qui nichent directement au sol. Le suivi réalisé chaque année permet donc non seulement de connaître l’état des populations locales et leur succès reproducteur, mais aussi d’apporter des informations utiles pour orienter les actions de gestion et de conservation du territoire.

*Zone typique de bas-marais de la vallée du Drugeon
Courlis cendré et Vanneau huppé : deux espèces emblématiques mais fragiles
À première vue, le Courlis cendré et le Vanneau huppé sont deux oiseaux bien différents. Pourtant, ils partagent un point essentiel : leur reproduction dépend étroitement de la qualité et de la tranquillité des milieux ouverts dans lesquels ils s’installent. Dans la vallée du Drugeon, les prairies humides constituent ainsi des habitats particulièrement importants pour ces deux espèces. Le Courlis cendré, une silhouette emblématique des prairies
Avec sa grande taille et son long bec recourbé, le Courlis cendré est certainement l’un des oiseaux les plus emblématiques des paysages prairiaux du Drugeon. Sa présence au printemps est intimement liée aux vastes espaces ouverts nécessaires à sa reproduction.
Cette fidélité aux prairies qui l’accueillent constitue aussi une fragilité. La fragmentation des habitats et la disparition de secteurs favorables peuvent progressivement isoler les couples. Le Courlis étant particulièrement fidèle à ses sites de reproduction, la recolonisation de secteurs abandonnés peut devenir difficile lorsque les conditions se dégradent.
Le Vanneau huppé, spécialiste des espaces ouverts Plus petit, le Vanneau huppé est immédiatement reconnaissable à sa longue huppe noire, son plumage contrasté et ses reflets métalliques verts et pourpres. Au printemps, ses parades aériennes et ses vocalisations participent pleinement à l’ambiance des secteurs qu’il occupe. Pour se reproduire, il recherche généralement des milieux très ouverts à végétation basse, lui permettant notamment de détecter rapidement l’approche d’un prédateur. Il peut ainsi s’installer dans des prairies pâturées ou fauchées, mais également dans certaines parcelles agricoles. Cette proximité avec des secteurs exploités peut cependant augmenter son exposition aux travaux agricoles.

*Courlis cendré sur son site d'hivernage sur les polders Belges
Comment suivre des oiseaux qui nichent au sol ?
Suivre la reproduction du Courlis cendré et du Vanneau huppé ne consiste pas simplement à parcourir les prairies à la recherche des oiseaux. Une grande partie du travail repose au contraire sur l’observation à distance et l’interprétation de leurs comportements.
Repérer les couples
Le suivi débute dès le retour des oiseaux sur leurs sites de reproduction, généralement entre la seconde quinzaine de mars et la fin du mois d’avril. Depuis différents points offrant une bonne visibilité sur les prairies, les prospections sont réalisées aux jumelles et à la longue-vue, notamment en début de matinée et en fin de journée.
Peu à peu, certains comportements permettent de distinguer les oiseaux simplement de passage des couples réellement cantonnés. Parades aériennes, chants territoriaux, poursuites ou attitudes de surveillance chez le Courlis ; vols de parade et défense active du territoire chez le Vanneau : autant d’indices qui permettent de comprendre comment les oiseaux occupent l’espace. Plusieurs passages sont généralement nécessaires pour confirmer la présence d’un couple.
Une véritable enquête pour localiser les nids
À partir du mois d’avril, lorsque les comportements indiquent qu’une incubation a probablement commencé, débute l’une des phases les plus délicates : la recherche des nids.
Là encore, tout commence à distance. Un adulte qui revient régulièrement vers le même endroit, un relais entre les deux partenaires, une posture d’alerte ou un retour particulièrement discret dans la végétation peuvent progressivement trahir l’emplacement d’un nid. Il faut alors trouver un équilibre : obtenir suffisamment d’informations pour suivre et éventuellement protéger la nichée, sans provoquer un dérangement qui pourrait lui-même la mettre en danger. Les déplacements dans la parcelle sont donc réduits au strict nécessaire et le temps passé à proximité du nid doit rester aussi court que possible. Si les conditions ne permettent pas de le localiser avec suffisamment de certitude, ou si le risque de dérangement devient trop important, la recherche peut tout simplement être interrompue.
Lorsqu’un nid est découvert, sa position est géoréférencée et différentes informations sont relevées : date de découverte, espèce, nombre d’œufs lorsque l’observation est possible, caractéristiques du milieu, hauteur de végétation ou encore pratiques agricoles observées sur la parcelle.
Suivre la reproduction sans intervenir
Le travail se poursuit ensuite par des contrôles réguliers, dont la fréquence est adaptée au stade de reproduction et aux conditions rencontrées sur le terrain.
Les adultes fournissent encore de précieux indices : couvaison, relais entre partenaires, cris d’alarme, défense du territoire ou déplacements répétés permettent de suivre l’évolution d’une tentative de reproduction sans avoir systématiquement besoin de retourner jusqu’au nid. Après l’éclosion, la discrétion devient encore plus importante. Les poussins ne sont pas recherchés activement dans la végétation : leur présence est évaluée à distance grâce à l’observation des jeunes lorsqu’elle est possible, mais également au comportement des adultes. Cela explique aussi pourquoi il n’est pas toujours possible de connaître précisément le nombre de poussins ayant atteint l’envol.

*Repére physique utilisé durant le suivi afin de permettre de réaliser un alignement afin de trouver avec précision le nid
La saison 2026 sur le terrain
Après les premières prospections printanières, les observations ont progressivement permis de dresser le tableau de la saison de reproduction 2026. Et derrière les chiffres se dessine une situation contrastée entre les deux espèces.
Courlis cendré : huit couples, mais une reproduction très fragile
Au total, huit couples cantonnés de Courlis cendré ont été recensés dans la vallée du Drugeon. Un mâle isolé, territorial en début de saison mais n’ayant finalement pas formé de couple, a également été observé. Les oiseaux sont restés principalement concentrés sur les secteurs historiquement favorables à l’espèce. Malgré un suivi régulier, seuls deux nids ont pu être précisément localisés. Ce faible nombre illustre bien l’une des difficultés de la mission : la discrétion des oiseaux, associée à l’étendue des prairies à prospecter, rend la découverte des nichées particulièrement délicate. Plusieurs d’entre elles ont donc très probablement échappé à la localisation. Les deux nids découverts ont pu bénéficier d’un dispositif de protection. Malgré cela, le bilan de la saison reste préoccupant : aucun jeune Courlis cendré n’a finalement été observé à l’envol en 2026. Vanneau huppé : davantage de couples, quelques réussites
Du côté du Vanneau huppé, 16 couples cantonnés ont été suivis au cours de la saison.
Le bilan fait apparaître 5 succès reproducteurs confirmés, contre 6 échecs certains. Pour 5 autres tentatives de reproduction, les observations disponibles n’ont pas permis de déterminer l’issue avec suffisamment de certitude, une bonne illustration des limites inhérentes à ce type de suivi. Au moins deux poussins ont été observés avec certitude. Il n’a toutefois pas été possible d’estimer précisément le nombre total de jeunes ayant atteint l’envol.
Une saison qui rappelle la fragilité de ces populations
Ces résultats ne doivent cependant pas être lus comme un simple bilan comptable. Derrière chaque couple suivi se joue une succession d’étapes particulièrement sensibles : installation sur le territoire, ponte, incubation, éclosion puis élevage des poussins. La saison 2026 montre ainsi toute la difficulté pour ces oiseaux nichant au sol de mener leur reproduction jusqu’à son terme. Elle rappelle également pourquoi un suivi réalisé sur une seule année ne suffit pas : c’est la répétition des observations au fil des saisons qui permet de distinguer les fluctuations annuelles d’évolutions plus profondes des populations.

*Oeuf de Courlis cendré
Observer, mais aussi protéger
Localiser les couples, rechercher les nids et suivre le devenir des jeunes permet de mieux connaître les populations de Courlis cendré et de Vanneau huppé. Mais ces informations ont surtout vocation à être transformées en actions concrètes de conservation. Les données recueillies permettent notamment d’orienter la gestion des prairies, la protection des nids et la sensibilisation des acteurs locaux.
Protéger un nid lorsqu’il est découvert
Lorsqu’un nid peut être localisé avec suffisamment de précision, un dispositif de protection peut être installé. Il prend généralement la forme d’une cage ou d’un enclos anti-prédateurs, conçu pour limiter l’accès de certains prédateurs terrestres aux œufs tout en permettant aux adultes de continuer à rejoindre librement leur nid. La protection ne concerne d’ailleurs pas uniquement la prédation. Ces oiseaux nichant au cœur de parcelles agricoles, la localisation du nid permet également d’anticiper le risque de destruction accidentelle lors d’une fauche ou d’autres travaux. Lorsque cela est possible, les dispositifs sont donc mis en place en concertation avec les exploitants agricoles concernés. En 2026, les deux nids de Courlis cendré localisés ont ainsi été protégés rapidement après leur découverte, en lien avec les gestionnaires et les exploitants concernés. Aucun nid de Vanneau huppé n’a en revanche pu bénéficier d’une telle protection au cours de la saison.

*Pose du filet de protection autour d'un nid de Courlis cendré opération mène conjointement avec l'EPAGE porteur du projet
La protection d’un nid ne suffit pas
C’est un point que je trouve important à faire ressortir dans l’article : protéger un nid constitue une action utile, mais ne garantit pas à elle seule le succès de la reproduction.
Les oiseaux restent confrontés à de nombreux facteurs durant l’ensemble de leur cycle reproducteur. En 2026, malgré la protection des deux nids de Courlis découverts, aucun succès reproducteur certain n’a pu être confirmé. Pour plusieurs couples, l’issue de la reproduction est même restée inconnue, notamment en raison de la difficulté à suivre les familles lorsque la végétation devient dense. La conservation doit donc être envisagée à une échelle plus large que celle du seul nid : préserver des prairies favorables, maintenir des secteurs suffisamment tranquilles et adapter certaines pratiques de gestion aux périodes sensibles de reproduction.
Travailler avec les acteurs du territoire
Le suivi naturaliste prend alors une autre dimension. Les exploitants agricoles sont notamment des partenaires essentiels de la conservation des espèces prairiales. Le rapport souligne l’intérêt de poursuivre la sensibilisation et évoque différentes pratiques favorables à la faune des prairies, ainsi que le maintien et le développement des mesures agro-environnementales et climatiques (MAEC), notamment pour favoriser des secteurs à fauche tardive Au fil des années, les observations accumulées permettent ainsi de mieux identifier les secteurs utilisés par les oiseaux et d’aider à cibler les mesures de gestion là où elles sont les plus pertinentes. C’est finalement tout l’intérêt d’un suivi naturaliste à long terme : observer pour comprendre, comprendre pour conseiller, et conseiller pour mieux préserver.
Quinze années de suivi : prendre du recul
Une saison de reproduction peut être bonne, mauvaise ou simplement atypique. Les conditions météorologiques, la prédation, le dérangement ou encore les pratiques agricoles peuvent faire varier fortement les résultats d’une année à l’autre. C’est pourquoi la véritable richesse de ce suivi réside aussi dans sa durée. Les premières prospections ont débuté dès 1994, puis le suivi est devenu régulier à partir de 2011. Au fil du temps, le protocole s’est enrichi : à la localisation des couples se sont ajoutés la recherche des nids, le suivi de l’incubation, l’observation des familles après l’éclosion et différentes mesures de protection. Cette continuité permet aujourd’hui de dépasser le simple bilan annuel pour s’intéresser à une question beaucoup plus importante : comment évoluent réellement les populations de Courlis cendré et de Vanneau huppé dans la vallée du Drugeon ?
Un constat préoccupant pour le Courlis cendré
Pour le Courlis cendré, le recul acquis au fil des années fait apparaître une tendance générale à la diminution de la population nicheuse, sans qu’une stabilisation nette des effectifs puisse aujourd’hui être mise en évidence. Ce constat prend une importance particulière chez une espèce longévive et fidèle à ses territoires de reproduction. La présence d’adultes d’une année à l’autre peut donner l’impression qu’une population se maintient, alors même qu’un succès reproducteur insuffisant ne permet plus d’assurer correctement son renouvellement. Autrement dit, voir encore des Courlis dans la vallée ne signifie pas nécessairement que la population se porte bien. Les résultats de 2026 viennent malheureusement alimenter cette interrogation : huit couples étaient encore cantonnés, mais aucun jeune à l’envol n’a pu être confirmé avec certitude. Pris isolément, ce résultat ne permettrait pas de tirer de conclusion générale. Replacé dans plusieurs décennies de suivi, il devient en revanche un indicateur à surveiller avec beaucoup d’attention.

*Graphique représentant la tendance temporelle du Courlis cendré sur la population de la vallée du Drugeon
Une situation plus difficile à interpréter chez le Vanneau huppé
Pour le Vanneau huppé, la lecture est moins évidente. Les effectifs varient davantage d’une année à l’autre et le rapport souligne qu’il reste difficile de dégager une tendance claire concernant le nombre de couples présents dans la vallée. Le suivi de cette espèce présente également davantage de biais : les Vanneaux sont plus nombreux et certaines colonies ou certains couples peuvent être plus difficiles à dénombrer précisément. La priorité historiquement accordée au suivi et à la protection du Courlis contribue également à cette différence de précision entre les deux espèces. Cela rappelle une dimension importante du travail naturaliste : une donnée doit toujours être interprétée en tenant compte de la manière dont elle a été obtenue et de ses limites.

*Graphique représentant la tendance temporelle du Vanneau huppé sur la population de la vallée du Drugeon
Suivre aujourd’hui pour mieux agir demain
C’est finalement tout l’intérêt d’un programme de suivi à long terme. Chaque printemps apporte quelques pièces supplémentaires à un puzzle commencé il y a plus de trente ans.
Ces données permettent progressivement de mieux connaître les secteurs historiquement occupés, d’identifier les évolutions des populations et d’interroger l’efficacité des mesures de conservation déjà mises en place. Elles deviennent ainsi un véritable outil d’aide à la décision, permettant d’adapter les actions de gestion aux réalités observées sur le terrain.
En écologie, suivre une population sur le long terme ne consiste pas seulement à compter des oiseaux : il s’agit de comprendre une trajectoire.
Et maintenant ? Faire évoluer le suivi et les actions de conservation
Après plus de trente années de suivi, les connaissances accumulées dans la vallée du Drugeon permettent de mieux comprendre l’évolution du Courlis cendré et du Vanneau huppé. Elles font également apparaître certaines limites des méthodes actuelles et ouvrent la voie à de nouvelles pistes pour améliorer à la fois le suivi des populations et l’efficacité des actions de conservation.
De nouveaux outils pour rechercher les nids
Parmi les pistes envisagées figure l’utilisation de drones équipés de caméras thermiques. Cette technologie, déjà employée dans différents programmes de conservation, pourrait venir compléter les observations réalisées aux jumelles et à la longue-vue pour détecter certains nids ou oiseaux particulièrement difficiles à localiser. L’objectif ne serait pas de remplacer l’observation naturaliste, mais de disposer d’un outil supplémentaire lorsque les conditions de terrain rendent la recherche particulièrement complexe. Une meilleure localisation des nids permettrait ensuite d’améliorer leur suivi et, lorsque les conditions le permettent, leur protection. Le rapport propose également de renforcer et mieux coordonner les recherches de nids, qui constituent aujourd’hui l’une des étapes déterminantes du suivi. La localisation précise d’une nichée conditionne en effet directement la possibilité de mettre en place certaines mesures de protection.

*Modéle de drone thermique utilisé pour détecter les nids d'oiseaux nichant au sol
Mieux protéger les secteurs de reproduction
Les actions peuvent également concerner la tranquillité des sites. Les observations montrent que le passage répété de promeneurs, cyclistes ou chiens peut provoquer l’éloignement temporaire des adultes et augmenter la vulnérabilité des pontes.
Sur certains secteurs particulièrement sensibles, des mesures temporaires et très localisées de gestion de la fréquentation pourraient donc être envisagées pendant la période de nidification, accompagnées d’une information claire auprès du public.
Travailler à l’échelle du paysage
La conservation du Courlis et du Vanneau ne peut cependant pas se limiter aux quelques mètres entourant un nid. Plus de trente années d’observations permettent aujourd’hui d’identifier avec une précision croissante les secteurs régulièrement occupés. Ces connaissances pourraient notamment contribuer à mieux cibler les mesures agro-environnementales et climatiques, favoriser certaines parcelles à fauche tardive et maintenir une mosaïque de prairies offrant des habitats refuges pendant toute la saison de reproduction. Les données historiques possèdent également une véritable dimension spatiale. Leur valorisation cartographique permettrait de distinguer les secteurs régulièrement occupés, ceux dont les populations nicheuses ont disparu et les espaces présentant encore un potentiel pour le maintien ou le retour des espèces. La donnée naturaliste devient alors directement un outil d’aide à la décision pour les gestionnaires.
Protéger davantage de nids
Une autre piste très concrète concerne les dispositifs de protection eux-mêmes. Le matériel actuellement disponible ne permet de protéger simultanément qu’un nombre limité de nids, ce qui peut imposer des arbitrages lorsque plusieurs nichées sont découvertes au même moment. Le rapport propose donc d’augmenter progressivement le nombre de dispositifs disponibles afin de pouvoir protéger davantage de nids de Courlis cendré comme de Vanneau huppé, lorsque les conditions de terrain permettent leur installation.
Faire connaître pour mieux préserver
Enfin, la conservation passe aussi par l’appropriation locale de ces enjeux. Renouveler la signalétique, présenter les résultats des suivis, organiser des rencontres ou proposer des sorties naturalistes encadrées figurent parmi les pistes envisagées pour rapprocher habitants et usagers de cette biodiversité parfois discrète. Car préserver ces oiseaux ne repose finalement pas sur une action unique, mais sur la combinaison du suivi scientifique, de la protection des nichées, de la gestion des habitats et de l’implication des acteurs du territoire.

*Panneau de sensibilisation fabriqué et posé par un habitant pour sensibiliser les promeneurs à la présence du Courlis cendré
Suivre pour mieux comprendre, comprendre pour mieux préserver
La saison 2026 n’est qu’un chapitre d’une histoire commencée il y a plus de trente ans dans la vallée du Drugeon. Chaque printemps apporte de nouvelles observations, de nouvelles interrogations et quelques éléments supplémentaires pour comprendre la trajectoire de ces populations. Cette mission rappelle aussi toute la diversité du travail d’un écologue de terrain : observer, identifier, cartographier, analyser, dialoguer avec les acteurs du territoire et proposer des pistes d’action adaptées aux enjeux observés. Derrière les huit couples de Courlis cendré et les seize couples de Vanneau huppé recensés en 2026 se pose finalement une question beaucoup plus large : comment maintenir, sur le long terme, des paysages capables d’accueillir encore ces espèces emblématiques des prairies humides ? Les résultats de cette saison, marquée par un succès reproducteur particulièrement faible chez le Courlis, montrent que la poursuite du suivi et l’évolution des mesures de conservation restent essentielles. C’est précisément là que l’expertise naturaliste prend tout son sens : produire de la connaissance sur le terrain pour éclairer les décisions de demain.




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